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18/06/2021 à 15h21
Refaire le Tour du monde en 80 jours
Aujourd’hui encore, on ne peut s’empêcher de terminer la phrase « Faire le tour du monde… » par « …en 80 jours bien sûr ». Alors que l’aventure imaginée par Jules Verne va bientôt fêter ses 150 ans (le 2 octobre 2022), comment ferait-on le tour du monde en 80 jours aujourd’hui sans passer par l’avion, absent de l’équation en 1872 ? Si possible, pourrait-on diminuer la pollution générée par ce voyage, puisque les trains et les paquebots de l’époque fonctionnaient au charbon ? Comment refaire ce trajet sans la vision coloniale du monde ? Ce sont les questions auxquelles je vous propose de répondre en cette période de crise sanitaire qui nous cloue à domicile.
Faire un grand voyage est le rêve d’une majorité des 18-25 ans, surtout quand ils ne sont pas encore entrés sur le marché du travail. Pour eux, le « Tour du monde » est synonyme de découverte, mais aussi d’expatriation. Ce rêve est partagé par de futurs retraités qui privilégient les destinations prestigieuses et le confort. Leur parcours est très différent de celui, plus fantastique, qu’emprunte virtuellement Fogg, le dandy voyageur. La Pyramide de Gizeh, la muraille de Chine, les plages à Hawaï, le Grand Canyon en Arizona et Le Louvre à Paris… voici quelques exemples de destinations choisies. Des souvenirs grandioses il est vrai, mais identiques pour tout le monde. S’aventurer… d’accord, mais sans risquer de se perdre.
Avec la démocratisation des voyages en avion dans les années 1950, le monde est devenu plus petit, plus accessible. Ce n’est plus un exploit de réaliser une circonvolution autour de la Terre. C’est même le quotidien pour des milliers de gens, touristes ou hommes et femmes d’affaires pressés de tourner plus vite que la planète. Peut-être souhaitent-ils rattraper la course du temps en passant d’une longitude à l’autre. Mais dans le voyage, « il y a le temps du voyage (…) c’est voir et vivre en même temps » disait Marguerite Duras. Que voit-on exactement quand on glisse d’un fauteuil en classe affaire, au siège passager d’une berline luxueuse ? Peut-on se vanter d’avoir vécu le monde quand on prend un vol low-cost pour atteindre une destination lointaine afin d’y passer dix jours ?
Imaginez que les voyages en avion disparaissent, ou deviennent inabordables. Cela ne devrait plus tarder, tant les gisements de pétrole facile à extraire s’épuisent. Comment continuerons-nous alors à partir pour des destinations lointaines ? Il faudra bientôt déployer des moyens exorbitants pour pomper le précieux liquide, et le prix du baril va monter en flèche. Le tarif du billet d’avion va sans doute suivre le même chemin. Il nous restera les destinations plus proches, de préférence en train, à vélo ou les deux.
Voyager ? Ces derniers temps, le mot est pratiquement banni du vocabulaire, la faute à un virus méchamment contagieux qui nous fixe (vous l’avez ?) à domicile. C’est l’occasion de se demander ce qui nous manque le plus depuis qu’on ne peut plus se déplacer comme on l’entend (pour ceux qui en ont les moyens). J’ose croire que la préparation du trajet par la pensée procure une certaine satisfaction, même si cela ne remplace pas vraiment le déplacement du corps. En attendant que le nombre de vols longs courriers reprenne le rythme d’avant le confinement de mars 2020, on peut se plaire à imaginer le monde de demain. Pourra-t-on revenir à une version plus lente et plus douce du voyage ?
Commençons par nous demander quel chemin ont pris les personnages du roman :
Départ le 2 Octobre 1872 à 20h45 du Reform-Club à Londres .
Arrivé au Reform-Club à Londres le samedi 21 décembre 1872 à 20h44 et 57 secondes
Certaines contraintes nous obligent à changer le trajet: les paquebots ne suivent plus les mêmes routes. Heureusement, des cargos de fret prennent des passagers, même si les tarifs sont assez élevés (100€ par jour). La fameuse « Malle des Indes », cette liaison rapide entre Londres et Bombay empruntée par les personnages, et destinée à acheminer le courrier et les voyageurs entre ces deux villes, a été définitivement abandonnée avant la seconde guerre mondiale. Si les trains sont significativement plus rapides aujourd’hui qu’en 1872, les bateaux ont suivi le chemin inverse. Les « steamer », ces bateaux à vapeur qui traversaient les océans, ont depuis longtemps été abandonnés au profit des bateaux de croisière qui prennent leur temps pour naviguer, ce qui est assez peu compatible avec notre objectif de rapidité ! Les bateaux cargos seront donc à privilégier, même s’ils entraînent des contraintes : il faut être en bonne santé (pas de médecin à bord), vous devez partager le quotidien assez monotone des marins et vous n’aurez pas le confort des cabines des bateaux de croisières (bien que le tarif soit équivalent).
Pourquoi ne pas refaire ce voyage en essayant de s’intéresser vraiment aux habitants des pays traversés ? A la lecture du livre, on est frappé par la vision colonialiste du dandy voyageur, pour qui l’Inde est un « pays de sauvages » qui sert du chat au dîner et où s’accomplissent des sacrifices humains. Sans compter que le club dont fait partie Fogg est réservé aux hommes (!). Au cours du trajet entre Calcutta et Hong-Kong, le narrateur évoque des « papouas », des sauvages « placés au dernier degré de l’échelle humaine ». Dans l’Ouest des Etats-Unis, on se fait attaquer par des bandes de Sioux, et on subit les prêches passionnés de prêtres polygames. On ne peut plus parcourir ces contrées en gardant la vision du monde de l’époque. A l’occasion du voyage, pourquoi ne pas se réserver du temps pour découvrir d’autres cultures que la sienne ? On peut aussi profiter du passage en Inde pour soutenir des initiatives humanitaires, comme celles destinées à aider les millions d’habitants qui y vivent sous le seuil de pauvreté. Et puis il ne serait pas inutile de montrer son soutien à la résistance hongkongaise face aux abus du gouvernement de Pékin lors de votre escale dans cette partie du monde. Pensez aussi à aider les travailleurs philippins, très représentés parmi les membres d’équipage des bateaux, et qui vivent souvent dans une grande précarité. Il ne s’agit pas de se substituer aux personnes qui s’occupent au quotidien de ces questions, mais de contribuer à la lutte contre l’oppression, la fatalité et les catastrophes naturelles qui les touchent. Pour cela, je vous conseille de consacrer une partie de l’argent consacré à votre voyage (au moins un cinquième) à aider vos frères et vos sœurs humain(e)s à résoudre les problèmes qui les accablent.
Quitte à penser aux êtres vivants, il faudra songer à réaliser le bilan carbone de votre trajet. Pour boucler la circonférence de la terre en avion, il en coûte environ sept tonnes de CO2. Pour la même distance en bateau à voile, zéro… Entre les deux, il y a le bateau cargo (un peu moins d’une tonne de CO2) et le train (un peu moins de deux tonnes). Mais vous pouvez aussi compenser la dépense de dioxyde de carbone en soutenant des projets qui luttent contre le réchauffement climatique. A l’extrême opposé de ces considérations écologiques, vous trouverez le bateau de croisière. On y dépense sans compter et sans s’embarrasser des conséquences sur l’environnement de ce mode de transport (et de vie) dispendieux. Comptez entre 30 et 40 tonnes de CO2 !
Et le coût total du voyage ? Phileas Fogg a misé la moitié de sa fortune, soit 20.000 £, pour parvenir à tenir son pari. Cela représente environ 2 millions de livres sterling d’aujourd’hui. A-t-on besoin d’autant d’argent aujourd’hui pour réussir un pari identique ? Assurément non, tant les moyens de transport sont devenus accessibles, grâce aux économies d’échelle et à l’avancée technologique acquise depuis 250 ans. Cependant, il faudra sans doute débloquer votre épargne ou obtenir un prêt de la banque. En fonction du trajet que vous prendrez, le montant total de la facture pourrait dépasser largement ce que vous gagnez en 80 jours de travail.
Gardez bien en tête ces recommandations, et préparez-vous pour ce grand voyage. Je vous propose cinq parcours possibles pour revivre les aventures de ces personnages fictifs.
Ce chemin s’approche des lieux traversés dans le livre. Pour simplifier, il n’est pas fait mention du temps d’attente entre l’heure d’arrivée et celle de départ à chaque étape. Vous pouvez en effet perdre du temps dans les correspondances, mais vous pourriez le rattraper comme Phileas Fogg en promettant une prime aux « mécaniciens » des bateaux… 😉
Trajet de Londres à Paris : Départ du Reform Club et arrivée à St Pancras en 20 minutes de métro. Départ pour Paris. Plus besoin de passer par le ferry depuis que l’Eurostar existe (2h 39mn).
Le parcours en calèche de la gare du Nord à la gare de Lyon est difficile à refaire, mais le métro 5 nous amène directement à destination en 20 minutes ! Puis Paris - Naples en train (via Lyon, Chambéry, Turin, Gênes, Rome, Naples) : 17h 40mn
Naples - Mumbai : il est possible de partir de Naples pour arriver à Bombay en prenant plusieurs bateaux cargo (temps de trajet entre la gare et le port de Naples : 15 minutes). Naples-Malte-Port Saïd : 7 jours. Port Saïd - Nhava Sheva (Mumbai) : 11 jours. Espérons que le canal de Suez ne sera pas bloqué au moment de votre passage…
Mumbai - Calcutta : train. Rejoindre la station centrale de Mumbai en 1 heure 45 minutes, puis trajet par Indian Railways (1 jour 9h et 16mn), la partie à dos d’éléphant est à exclure !
Calcutta - Hong-Kong. Bateau cargo via Singapour :12 jours
Hong-Kong - Yokohama. Bateau cargo : 6 jours
Yokohama - Oakland (San Francisco). Bateau cargo :23 jours
San Francisco - New York : 15 minutes pour rejoindre King Station à San Francisco depuis Oakland, puis train par Amtrak
« National Railroad Passenger Corporation » : 3 jours 8h
New-York - Londres via Southampton. Bateau cargo : 15 jours et train : 1h 30mn
: 79 jours, 18 heures et 20 minutes.
: 37708 km
: 8500€ (sans compter les pourboires)
: Une tonne de CO2
https://www.travellerspoint.com
Si vous n’avez pas le temps de refaire le trajet en 80 jours comme dans le roman, pourquoi ne pas profiter de la rapidité du train pour parcourir le plus de distance possible sur le plancher des vaches ? Voici mon autre proposition :
Eurostar jusqu’à Paris (2 heures 59 minutes).
Train jusqu’à Moscou (1 jour 16 heures)
Transsibérien (jusqu’à Krasnoïarsk) : 2 jours 12 heures, puis jusqu’à Oulan-Bator : 1 jour 3 heures, puis Trans mongolien pour Pékin : 1 jour 7 heures. Pékin - Tianjin Xingang en train : 2 heures.
Soit un total de 5 jours.
Tianjin Xingang-Busan -Los Angeles en bateau en cargo :18 jours
Los Angeles-New-York en train : 2 jours.
New-York - Londres via Southampton : cargo 15 jours et train 1h 30mn
: 41 jours 20 heures et 29 minutes
: 31920 km
: 4500 €
Bilan carbone : Une tonne de CO2
Pour cette version du tour du monde, il va falloir donner de votre personne ! Pas la peine de préciser que la durée du trajet va dépendre essentiellement du bouche-à-oreille, de votre capacité à vous débrouiller tout seul et à vous faire comprendre dans plusieurs langues. Il faut connaitre les techniques de l’auto-stop et offrir votre aide pour toutes sortes de petits services. Le plus important est de bien vérifier les dates des visas dans les pays qui n’accueillent plus avec faveur certains touristes baroudeurs comme dans les années 70 ! Voici donc la proposition :
En stop jusqu’à Istanbul, puis travailler sur un bateau cargo pour aller jusqu’en Inde. Faire de l’auto-stop jusqu’à Singapour, travailler sur un cargo ou un bateau de croisière qui traverse le Pacifique, encore auto-stop aux USA, travailler sur un cargo ou un bateau de croisière qui va jusqu’en Europe. Si ça ne vous fait pas peur, vous pouvez aussi emprunter un vélo pour vous avancer un peu entre deux destinations peu desservies par la voiture.
: 38000 km
Coût total : 0€ (vous pouvez même vous gagner un peu d’argent de poche)
Bilan carbone : surfer sur la vague peut être considéré comme une absence de consommation d’énergie 😉
Vous n’avez pas pu dépenser votre argent pendant le confinement et vous avez des sous de côté ? Beaucoup de sous ? De plus, vous n’avez pas peur de brûler un maximum d’énergie fossile dans votre projet. Alors autant voyager en mode « All inclusive ». Vous pouvez prendre votre temps et vous prélasser sur le pont d’un navire de croisière luxueux, parmi les personnes de votre rang (des ambassadeurs, le capitaine du navire et bien sûr Sheila, Dave et Julien Lepers). Alors voici mes deux propositions :
167 jours de croisière
: 90.100€.
Bilan carbone : 43 tonnes de CO2
120 jours de croisière
: Entre 12.000€ et 65.000€.
Bilan carbone : 31 tonnes de CO2
Vous n’aimez pas trop la promiscuité ? Ça tombe bien, il y a un moyen de transport qui vous ira parfaitement : le bateau à voile. Un voilier de 8 à 11 mètres et une solide expérience de la navigation devraient vous permettre de boucler le tour du monde sans trop de problèmes. Par contre, n’espérez pas battre le record du monde de François Gabart (42 jours). Même s’il vous faudra sans doute bien plus que 80 jours (le temps nécessaire pour boucler un « Vendée Globe »), vous aurez la chance de ne croiser que des goélands, des baleines et des vieux loups (de mer). Je ne saurais trop vous conseiller d’emporter quelques livres. Il vous faudra aussi de l’eau et de la nourriture pour ne pas avoir à pêcher votre pitance tous les jours. Rassurez-vous, vous ne serez pas le premier à tenter l’aventure, car celui-ci s’appelait Joshua Slocum. Né en 1844, cet américain a raconté son périple dans un ouvrage qui fait référence : « Seul autour du monde ». On dit que l’amour dure trois ans, et il va falloir aimer et chérir votre bateau pendant tout ce temps…
Les routes sont nombreuses, et vous aurez une liberté totale pour choisir le chemin que vous préférez. Cependant, il vaut mieux suivre les recommandations des spécialistes, sous peine de voir votre parcours se transformer en calvaire. Voici une proposition
Contrairement au parcours préconisé par Jules Verne, celui-ci passe principalement par l’hémisphère sud, étant donné qu’il y a moins de terre dans ces contrées. On naviguera d’abord au large de l’Afrique, pour ensuite traverser le canal de Panama, puis rejoindre l’Australie avant de contourner le cap de bonne espérance pour retourner en Europe. Ce chemin vous évitera d’avancer contre les vents dominants, de rencontrer des pirates des mer et vous permettra de profiter des escales régulières pour recoudre vos voiles déchirées sous les 40èmes rugissants.
: 43508 km
: bateau à voile d’occasion (entre 6000€ et 20000€), frais de réparation et d’équipement (entre 2000€ et 10000€), vivres et taxes douanières (entre 2000€ et 5000€)
Bilan carbone : proche de 0 (sauf quand on navigue au moteur)
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Florent Thomas-Penette | Contactez-moi