Par JENS REICH
Professeur d'informatique biologique à l'université Humboldt de Berlin, auteur
notamment de Abschied von Lebenslügen, Rowohlt, Berlin, 1992.
le citoyen de l'Ouest estime que l'Est lui a coûté assez
cher (près de 1 000 milliards de marks - plus de 511 milliards d'euros -
depuis 1990) et qu'en conséquence les Allemands de l'Est feraient bien mieux de
s'occuper eux-mêmes de leur développement.
Afin de donner une meilleure image de son aptitude à
comprendre l'Est, M. Schröder a fini par se découvrir, en Thuringe, deux
cousines au deuxième degré, loquaces et pleines d'entrain : il a exhibé
cette parenté afin de susciter des sympathies. Mais les deux cousines en
question tancèrent vertement leur éminent parent à la télévision. Et pour
cause : à en croire leurs déclarations, elles sympathisaient plutôt avec
le Parti du socialisme démocratique (PDS, ex-communiste) qu'avec le Parti
social-démocrate (SPD).
Parmi les (rares) succès des huit dernières années du
chancelier Kohl figure l'assainissement écologique de l'ancienne RDA.
Autrefois, traverser en train la région industrielle du centre de l'Allemagne
vous obligeait à fermer les fenêtres du compartiment pour ne pas tousser, et à
supporter la vue des gaz rouge jaunâtre s'échappant des cheminées des géants de
la chimie. Hier, les forêts de pins sur les hauteurs des monts métallifères se
composaient de troncs d'arbres sans aiguilles. Désormais, à l'Est, la qualité
de l'air est meilleure qu'à Mannheim, dans la région du Rhin moyen. Et l'on
peut se baigner dans l'Elbe, il y a peu bouillon de culture toxique où pas un
poisson ne pouvait survivre.
Ces résultats ont toutefois un prix : la mise hors
service de la presque totalité de l'industrie est-allemande et un chômage
durable touchant 20 % de la population active. Pendant des années, on a
vainement essayé de reconvertir à l'économie de marché une main-d'oeuvre
façonnée pour une économie socialiste. Avec peu de succès : difficile de
placer derrière un ordinateur portable un conducteur de moissonneuse-batteuse
aux mains immenses, plus habitué à manipuler d'énormes clés à vis qu'un petit
clavier. Pour camoufler la détresse de ceux qui traînent sans rien faire dans
les bars et sur les places publiques, les chômeurs se sont vu proposer des
aides de l'Etat s'ils acceptaient d'émigrer à l'Ouest, là où il y aurait du
travail.
La jeunesse, surtout, a tiré profit de cette offre.
10 % des jeunes en fin de cycle scolaire se sont rendus à l'Ouest, voire à
l'étranger, pour suivre une formation. Souvent, ce furent les meilleurs qui
partirent... et ne revinrent pas. Ayant additionné les émigrants depuis 1990
(plus de 1 500 000 !), les démographes en ont tiré de sombres
prévisions quant au dépeuplement et au vieillissement d'un Est sous-développé.
Seuls les grands centres échappent un peu à cette morose tendance. C'est le cas
de Dresde, par exemple, et surtout de Berlin.
Aux problèmes liés à la démographie et au marché de l'emploi
vient s'ajouter une autre crainte latente : qu'adviendra-t-il lors de
l'élargissement de l'Union européenne ? La majorité silencieuse redoute
d'être complètement négligée par l'Etat et de devoir, de surcroît, subir
l'économie parallèle, la corruption, le trafic de drogue et les mafias des pays
de l'Est. Le refus de l'étranger s'exprime partout, même si, à la suite d'une
politique rigoureuse de l'Etat, les agressions violentes se font plus rares.
Bref, la situation psychosociale de la population apparaît d'autant plus
instable que les structures tombent lentement en décrépitude.
C'est dans cette confusion que se produiront les élections
au Parlement. L'électeur est-allemand aura-t-il une influence décisive sur les
résultats ? C'est tout à fait vraisemblable. Certes, la majorité des
électeurs (80 %) vit à l'Ouest, où les deux grands partis obtiennent
régulièrement à peu près chacun 40 % des voix. Les deux petits partis les
plus importants (Parti libéral-FDP, Grüne-Verts) atteignent entre 6 % et
9 %. Mais la barre des 5 % rend toujours incertaine leur présence au
Parlement. Les formations d'extrême gauche stagnent en dessous du seuil de
crédibilité. Et celles d'extrême droite, même additionnées, n'obtiennent que
très rarement 5 % des voix.
L'ancienne RFA se caractérisait donc par une forte
proportion d'électeurs votant invariablement pour le même parti. Et les
élections se jouaient à de faibles pourcentages de décalage des voix. Bien que
ces positionnements politiques soient devenus moins rigides, une élection
« normale » dépend encore des quelques pour cent d'électeurs qui
changent de camp.
Il en va tout autrement à l'Est : le seul parti
bénéficiant d'un socle électoral solide, c'est le PDS postcommuniste, qui
recueille les voix de l'élite déchue de l'ex-RDA et attire régulièrement près
de 15 % des électeurs de l'Est. A cette base s'ajoute un potentiel de
votes protestataires, qui n'a cessé de s'accroître jusqu'à rassembler quelque
10 % supplémentaires de l'électorat de l'Est. Cette addition pourrait
permettre au PDS, comme en 1998, de dépasser la barre des 5 % sur
l'ensemble de l'Allemagne et d'obtenir entre 30 et 40 députés au Bundestag
malgré la démission forcée de son leader, M. Gregor Gysi, du poste de
ministre régional de l'économie. D'autant qu'il peut compter, à l'Ouest, sur
les suffrages d'anciens électeurs verts déçus.
Avec environ 25 % des voix dans de nombreux Länder de
l'Est - y compris à Berlin -, le PDS s'impose déjà, pour le SPD, comme
partenaire de coalition au sein des gouvernements régionaux. Il est désormais
sur le point de s'affirmer comme un facteur important pour la formation du
gouvernement fédéral. Comme le SPD nie avoir l'intention de s'associer à ce
parti, il est possible que ces élections ne débouchent sur aucune coalition,
sauf celle, improbable, du SPDet de la CDU-CSU.
Le vote d'une partie considérable des électeurs de l'Est
demeure néanmoins tout à fait imprévisible. Beaucoup d'entre eux ne
s'identifient ni à la CDU, ni au SPD, ni même au PDS. Impensable à l'Ouest,
cette attitude entraîne une étonnante versatilité des préférences politiques.
Quant au FDP et aux Verts, on les considère plutôt, à l'Est, comme des partis
« régionaux » de l'Ouest.